Démanteler la Suisse. Attribuer les germanophones à l’Allemagne, les italophones à l’Italie et les francophones à la France. Nous étriper, nous casser en morceaux jusqu’au trépas, comme un supplicié au temps de l’Inquisition. La folle suggestion du colonel Kadhafi survient curieusement au moment où, à la faveur de la succession Couchepin, la Suisse s’interroge sur le poids à donner au sein du gouvernement à la représentativité régionale.
Mieux que l’incongrue proposition libyenne, l’histoire du Conseil fédéral est riche d’enseignement pour trancher la délicate
question: la revendication du siège par le Tessin est-elle plus légitime que celle émanant de la Suisse romande? En 1848, le premier collège est radical, ses membres sont issus des cantons vainqueurs du Sonderbund. On y trouve donc logiquement un radical vaudois et un radical tessinois. L’Assemblée fédérale s’emploiera, par la suite, à faire une place aux vaincus, donc au parti conservateur (ancêtre du PDC), puis plus tard encore aux socialistes. Avec une constante: intégrer les forces politiques du pays réel, reforger le contrat qui unit les Suisses.
Les Vaudois sont abonnés à un fauteuil ministériel, tout comme les Zurichois et les Bernois. Normal, ce sont aussi les cantons les plus peuplés du pays. Le Tessin se fait régulièrement une place en succédant à un Romand, mais aussi à des représentants de Suisse centrale ou orientale. Ce fut par exemple le cas de Flavio Cotti élu en remplacement du Lucernois Alfons Egli.
Par rapport à la taille de sa population, le Tessin a été surreprésenté au gouvernement. Un avantage dû à son statut de minorité italophone dans une nation dite «de volonté », qui a longtemps tenu à tordre le bête poids arithmétique au nom d’une certaine idée des équilibres suisses.
L’usage veut donc que le Conseil fédéral soit composé en fonction d’une vision politique qui s’incarne dans des personnalités émanant de toutes les régions linguistiques. Ainsi le gouvernement est-il considéré comme représentatif et légitime. Toutefois, le paysage politique suisse est devenu si fragmenté qu’il n’est plus sûr qu’un élu romand, quelle que soit sa couleur partisane, soit interchangeable avec un collègue alémanique.
Reste donc la nécessité d’amener au pot commun une vision politique. En la matière, le dynamisme et l’esprit d’ouverture des Romands, et de l’arc lémanique en particulier, paraissent actuellement beaucoup plus porteurs et nécessaires à la Suisse que le spleen existentiel zurichois (deux fois représenté) ou le blues tessinois.

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