Eloge du double mandat Contre les visions étriquées, contre un certain égalitarisme qui tue la politique, contre la médiocrité partisane, il est utile que certains parlementaires servent de ponts entre les logiques locales et fédérales. Alors que la candidature du syndic de Lausanne, Daniel Brélaz, créée la polémique, Chantal Tauxe plaide à contre-courant.
Le double mandat n'a pas la cote. Vouloir être parlementaire, alors que l'on est déjà membre d'un exécutif d'une grande ville ou d'un canton passe pour une ambition démesurée, une faute de goût au pays de la démocratie directe et parcimonieuse. Un homme, un mandat, ce nouvel impératif est catégorique. Ainsi personne ne s'embrouille, les vaches sont bien gardées, chaque troupeau dans un champ de compétences bien clos. Ou on donne dans le local. Ou on donne dans le cantonal. Ou on donne dans le fédéral. Chacun, à son échelon, peut se dire "spécialiste" et se vautrer dans "ses" détails. Avoir une vision d'ensemble qui transgresse les barrières institutionnelles est devenu une tare.
Dans cette pureté gestionnaire, véritable névrose nationale, on oublie ce qu'est la Suisse: un agrégat de villes et de cantons, de tailles très diverses, un bricolage historique qui tient à la bonne volonté de ceux qui le constituent. Pour tenir, l'ensemble a besoin d'échanges. La Suisse n'est pas qu'une superposition de couches institutionnelles, c'est un corps vivant, il faut que l'on puisse y circuler, bousculer les sentiers battus, sauter du coq à l'âne. Plutôt que de critiquer bêtement les politiciens prêts à se dévouer pour ce rôle de passeurs, on devrait faire leur éloge.
Les critiques contre le double-mandat partent du principe que tous les candidats au Parlement seraient égaux en talents. Il ne serait pas nécessaire d'avoir un politicien expérimenté à Berne, puisque tant d'obscurs peuvent appuyer sur le bouton de vote. Les conseillers nationaux ou les sénateurs réduits à des kleenex, jetables, interchangeables. Rien n'est plus stupide. La réussite en politique tient aux compétences, au charisme. Certains en ont plus que d'autres.
La compétence n'est d'ailleurs pas une qualité qui naît hors sol. Si l'exercice d'un double-mandat peut se révéler précieux, c'est parce qu'il offre à ceux qui le pratiquent une connaissance intime des dossiers, celle que l'on se forge sur le terrain. Grâce aux cumulards, les lois deviennent des textes applicables, et évitent la perfection désincarnée des sculptures sur nuage.
Les cantons ont pour la plupart interdit à leurs élus de siéger à Berne. Sous prétexte de contraindre les ministres cantonaux à mieux gérer les affaires internes, on a peut-être fait une bêtise. Le manque de contacts fluides entre la Berne fédérale et les cantons ont conduit ceux-ci à multiplier les instances de concertation et à louer une maison dans la capitale pour y intensifier leur lobbyisme. C'est bien la preuve d'un manque.
Il n'est pas interdit de penser que la troisième voie CFF Lausanne-Genève serait déjà en construction si les conseillers d'Etat vaudois ne s'étaient pas vu interdire, par la nouvelle constitution, les portes du Parlement. Car la disparition des double-mandats est aussi à l'origine de l'affaiblissement de la députation romande à Berne. Quand les conseillers d'Etat neuchâtelois, valaisans ou vaudois se bousculaient sous la Coupole, personne ne se demandait où étaient les Romands. On les entendait.
Et, faut-il aussi rappeler que le couple syndic de Lausanne et conseiller national a forgé pour la Suisse entière de solides conseillers fédéraux tels Georges-André Chevallaz ou Jean-Pascal Delamuraz? Autre temps, autre charge? Pas sûr, le natel et les ordinateurs portables n'existaient pas….
Abritant un parlement de milice, le Palais fédéral est devenu le royaume des lobbies de toutes sortes. Pourquoi diable les villes ne pourraient-elles y avoir leur expert alors que la Confédération fait couler en cascade des reports de charges? Les assureurs, les paysans, les syndicats ont bien leurs relais.
La surcharge de travail qui découle du double-mandat ne doit toutefois pas être niée. Mais, elle est soluble dans une bonne organisation. En cas d'élection, l'organigramme de l'exécutif concerné devrait être revu et corrigé en conséquence. Pourquoi ses collègues ne soulagerait-il pas le cumulard d'un ou deux services, s'il va défendre les intérêts de sa ville ou de son canton?
Enfin, les indemnités que touche le parlementaire ne devrait pas lui être mesquinement soustraites, comme le propose le parti socialiste lausannois dans le cas Brélaz, mais utilisée à l'engagement de collaborateurs personnels permettant à l'élu double-casquette de déléguer l'étude fine de certains dossiers.
La mythologie suisse s'est nourrie du cliché du député qui trait sa vache le matin et va siéger à Berne l'après-midi. Le pays s'urbanisant, il n'est pas inutile qu'un politicien doué gère sa ville ou son canton le matin et siège l'après-midi à Berne. La Suisse y gagnera en modernité et en efficacité.
Le 19 juillet 2007
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