Les psychanalystes appellent cela le retour du refoulé. Les ménagères, la décongélation, une opération délicate si on veut éviter de se retrouver avec une bouillie infâme. 2010 sera l’année où la Suisse va rouvrir la discussion sur son adhésion à l’Union européenne (UE).
Pourquoi? Primo parce que le parti qui a imposé la voie bilatérale en 1992 la récuse désormais. L’UDC remet en cause l’accord sur la libre circulation des personnes. Effet domino garanti. Secundo parce que l’UE se fatigue. Il y a une année déjà qu’elle a notifié officiellement son extrême lassitude à nous consentir des arrangements sur mesure. Tertio parce que le contexte international change. Même le Conseil fédéral, qui redoute comme la peste d’empoigner le sujet, s’en est aperçu. Son rapport de politique étrangère, publié en septembre, constate qu’il est périlleux de maintenir au fond du congélateur l’option de l’adhésion.
La crise a donné une visibilité nouvelle au concept, longtemps creux, d’interdépendance. Sur la scène internationale, les Etats se regroupent pour agir: le G20 prend la place du G8, les pays émergents fédèrent leurs intérêts à l’Organisation mondiale du commerce, les accords de libre-échange régionaux se multiplient, le FMI n’assure plus la prépondérance des intérêts occidentaux sur ceux du reste du monde…
Prudemment, le Conseil fédéral a donc décidé de réexaminer avantages et inconvénients de la voie bilatérale et de l’adhésion.
Micheline Calmy-Rey doit présenter cet opus comparatif en début d’année déjà, pour préparer le débat parlementaire.
Une nouvelle génération. Si le tabou n’en est plus un, c’est aussi parce qu’une nouvelle génération le découvre et n’y comprend rien. Ceux qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale et ont grandi pendant la guerre froide ont façonné le débat des années 1990 et 2000. Embarrassés par les remises en question de ce à quoi ils avaient cru jusque-là, ils n’ont pas su convaincre. La génération suivante, celle née le
7 décembre 1992 s’est laissé, de guerre lasse, rattraper par d’autres priorités. Ceux qui sont nés dans les années 1990 notent que leurs aînés s’énervent et s’invectivent sur le sujet. Ils aimeraient juste être renseignés. Il faut commencer un immense travail d’information.
Comment? Pourra-t-on le faire sans se jeter toute la vaisselle confédérale à la tête? L’impulsion ne viendra guère de Berne. Le Conseil fédéral n’a pas de position claire. Même frousse chez les partis qui, obnubilés par les échéances électorales de 2011 plutôt que par l’avenir de la Suisse à long terme, redoutent que le débat sur l’adhésion ne profite qu’à l’UDC.
Car sur la scène bernoise, le magnétisme blochérien tétanise encore. Les cantons ne subissent pas la même emprise. Confrontés directement aux législations européennes qui découlent des accords passés avec l’UE, ils se montrent plus pragmatiques. Organes d’exécution, à la souveraineté sans cesse grignotée, peu leur chaut que ce soit par Berne ou par Bruxelles, pourvu que ce soit clair. Alors que le Gouvernement lucernois a demandé une nouvelle évaluation de l’adhésion, une prise de position de la Conférence des gouvernements cantonaux est attendue en début d’année.
L’aggiornamento viendra aussi de l’économie. Pas de l’association faîtière, economiesuisse qui monopolise la prise de position, mais des entrepreneurs. La perspective de ne plus pouvoir recruter la main-d’oeuvre adéquate, si l’Accord sur la libre circulation est dénoncé, en effraie plus d’un. Nombre de chefs d’entreprise appréhendent des difficultés d’accès aux marchés. Un secteur s’en émeut particulièrement, celui des services, non couvert par les accords bilatéraux.
La longue durée des historiens. Mais le débat sur l’adhésion doit gagner en profondeur. A la suite du regretté Jean-François Bergier, les historiens doivent y prendre part afin de remettre les choix de la Suisse dans leur contexte, restituer les enjeux de longue durée de ses politiques étrangère et européenne. Du transit des fromages par le Gothard aux soldats envoyés sur tous les champs de bataille, en passant par la tradition bancaire, il s’agit de montrer que notre prospérité vient des échanges avec les Européens, et que l’isolationnisme actuel, prôné par l’UDC, n’est qu’une version très abâtardie de la neutralité.
Dans cet effort de démythification, le témoignage des diplomates sera précieux. Ceux qui ont défendu les intérêts de la Suisse doivent opérer une sorte de coming out, dire plus haut et plus fort que la surenchère populiste nous nuit profondément à l’étranger. Et que la fermeté dans la négociation doit se garder de passer pour du mépris. Leurs réflexions d’anciens négociateurs convergent invariablement en faveur de l’adhésion. Elles ne doivent plus rester confinées à de petits cercles.
Enfin, après le long travail de maturation des esprits, il faudra assumer le fait que le débat sur l’adhésion est avant tout de nature politique. La maison Europe est en construction, et quels que soient les succès de la voie bilatérale, les Suisses y sont des sous-locataires sans droit de vote. De quelle souveraineté, factice ou réelle, voulons-nous vraiment?
La puissance 27. Saura-t-on parler de l’UE banalement sans la démoniser ni l’idéaliser? Qu’est-ce que ce club de nations qui a déjà convaincu tout le continent de son utilité, pacificatrice et génératrice de prospérité, sinon une Suisse puissance 27? On y délègue du pouvoir de décision, on y harmonise les pratiques entre membres, on y fixe des objectifs communs, on y veille à ce que les conflits d’intérêts ne dégénèrent pas, comme les cantons le font entre eux. Qu’est-ce qui changerait si nous allions élaborer certaines lois à Strasbourg plutôt qu’à
Berne, ou faire du lobbyisme à Bruxelles plutôt qu’à Zurich, ou pire encore si nous devions subir la majorité des Européens plutôt que celle des Alémaniques (respectivement des Welsches ajoutés aux grandes villes)? Si peu de choses.
Il faut croire suffisamment dans le génie suisse pour savoir qu’il ne disparaîtra pas dans l’Europe, mais qu’il en sera un nouveau moteur bienvenu.
Finalement, quelques éclats de voix ne pourront être que salutaires.
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