Au nom du Guépard. La Suisse est un petit pays. 7,5 millions d’âme. Trois langues officielles. Cela fait des élites exemplaires qu’on voit partout, des people que l’on consulte sur tout et de l’expert qui a un avis sur tout, une denrée rare et peu renouvelée. La crise bouleverse tout, elle oblige (et c’est ainsi que l’on se console de devoir l’affronter) à revoir nos perspectives. On chambarde les paradigmes. Hier, on ne doutait de rien, ou alors on passait pour un imbécile. Aujourd’hui, celui qui n’est pas prêt aux révolutions coperniciennes est assimilé à un idiot. Car seuls les idiots ne changent pas d’avis, c’est bien connu. Il faut que tout change pour que rien ne change. La devise du Guépard reste le viatique absolu des temps troublés.
Dépouillement. Puisque le monde mue, on peut songer à se débarrasser de tout ce qui l’encombrait, le minait sournoisement, et paraît désormais insupportable. Dans cet exercice de salubrité publique, Marcel Ospel, l’ancien patron de l’UBS, doit être sacré roi. Une dernière fois. En quelques mois à peine, lui le global player victorieux, le héros de la planète finance, l’american dream version Bahnhofstrasse en passant par le start bâlois, est devenu l’ennemi public numéro un, l’homme qui valait des milliards de dollars avant de les faire perdre à la nation. Une tache indélébile sur l’honneur et la prudence légendaire du pays, une marque d’infamie sur les coffres-forts helvétiques réputés les plus sûrs de la planète. Donc, qu’il indique, lui et la cohorte de financiers avides et sans scrupules qui ont venimeusement sévi, rapido s’il vous plaît, les dernières affaires foireuses non encore révélées. Qu’on puisse terminer l’addition, solder les comptes, documenter les procès, et ouste! Qu’on les relègue dans les oubliettes de l’histoire, jonchées de prétentieux de leur genre, ou dans les cachots des prisons que la justice civile réserve parfois aux aigrefins.
Reflux. Le vent frais qui souffle chasse les odeurs nauséabondes. Dans la catégorie de ceux qu’on ne veut plus voir ni entendre figure Ulrich Schlüer. Son cas tient des reflux de l’ironie de l’histoire. Les électeurs zurichois avaient eu la sagesse de ne pas réélire en 2007 l’homme qui veut interdire les minarets en Suisse. Comme si la police des constructions pouvait servir de politique d’intégration, comme si la liberté religieuse n’avait jamais été inscrite dans la Constitution, comme s’il existait un seul exemple où l’intolérance avait permis de venir à bout de l’intégrisme. La mauvaise surprise de 2008, c’est non seulement que Ueli Maurer a été élu au Conseil fédéral, (où il jure d’être collégial tel un collégien surpris que sa triche à l’examen d’entrée n’ait pas été découverte), mais que Ulrich Schlüer fera son retour au Conseil national. Funeste.
Au diable les ratiocineurs. 2009 qui s’annonce âpre pourrait devenir une bénédiction si certains ergoteurs trop sûrs d’eux étaient réduits par la main invisible (qui doit se recycler) au silence radio. Beat Kappeler assène depuis qu’il n’est plus syndicaliste de pédantes leçons de libéralisme. La crise n’a pas ébranlé ses credo d’expert satisfait de lui-même. Aucune humilité. Ni remords ni regrets d’avoir servi la soupe néolibérale sans le moindre esprit critique. Que 2009 éclaire d’autres savants du biotope économique.
La Suisse romande a vu s’épanouir une autre donneuse de leçons, la députée libérale au Grand Conseil vaudois Isabelle Chevalley. Présidente d’Ecologie libérale, elle l’a transformée en bannière à faire parler d’elle-même et de ses désaccords avec le Parti libéral, qui n’a rien accompli, le pauvre, justifiant pareille hargne. Isabelle Chevalley a, en toutes choses et même lorsqu’il s’agit de musée, le ton docte de ceux qui ne se trompent jamais, car ils n’ont jamais pris de risques concrets. Si elle pouvait sauter son tour en 2009, elle pourrait peut-être devenir autre chose qu’une Neinsager Verte dont le message se résume à «je critique, donc je suis».
Dans le style «ferait mieux de se taire et de bosser plus», le conseiller national libéral Christian Lüscher se signale. Voilà un homme qui devait rehausser la députation romande à Berne. Ce râleur genevois, beauf’ beau gosse et qui le sait, squatte mieux la rubrique people que la chronique parlementaire. Aussi loin que la République de Genève se sente de la Berne fédérale, elle n’a pas mérité une telle caricature. Zappons le beau parleur.
Osera-t-on en finir? La liste pourrait être plus longue. Elle comporte d’infinis oublis (comme par exemple les noms de journalistes (dé)faiseurs de rois et de reines). Mais, en temps de crise, il faut serrer les rangs. Rester stoïques. Laisser une chance aux héros omis de notre petit théâtre de se racheter, et de nous donner tort d’avoir songé qu’ils puissent être honnis.
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