Il y a des nuits dont on se souvient toute sa vie… Celle du 11 au 12 décembre 2007 en fait partie. Ce matin, la sortie du livre du conseiller national socialiste grison Andrea Hämmerle, consacré à la non-réélection de Christoph Blocher au Conseil fédéral, m’oblige à y revenir moi aussi.
Autant être sincère d’emblée : bien qu’ayant signé de nombreux articles concluant au bilan désastreux de Christophe Blocher au Conseil fédéral (violation du principe de la séparation des pouvoirs, dénigrement d’une loi suisse à l’étranger, mensonges devant le Conseil des Etats), je n’ai très longtemps pas cru à son éviction. D’une part, l’UDC avait largement gagné les élections d’octobre et d’autre part, ses adversaires n’avaient aucune stratégie claire. Vendredi 7 décembre, j’étais allé à Zurich pour assister à l’émission de la TV alémanique Arena et j’avais raccompagné le chef du groupe PDC Urs Schwaller dans le train de Zurich à Berne. A 23 h le soir, les visages parlent plus que les mots. Ce soir-là, j’ai vu qu’il n’y croyait pas.
Personnellement, je n’y ai pas cru jusqu’au 11 décembre vers 17 h. Là, Urs Schwaller déclare à une meute de journalistes que le PDC, à la majorité de son groupe, ne soutient pas Christoph Blocher. A ce moment, le jeu s’ouvre, sans pourtant que l’on puisse parier sur quoi que ce soit. Tout le monde sait que le « triangle des Bermudes » du PDC – ces 15 représentants de la ligne conservatrice qui sont autant de voix perdues aux yeux des socialistes – devraient tout de même assurer une réélection à la raclette de Christophe Blocher.
Durant toute la soirée, la tension monte au bar de l’hôtel Bellevue. Dans la cohue indescriptible, seul un photographe du « Matin » parvient à capter le discret conciliabule que tiennent Christian Levrat, Alain Berset (PS), Christophe Darbellay (PDC) et Ueli Leuenberger (Les Verts). Il m’échappe à moi aussi.
Peu après minuit, j’ai plus de chance. Je croise l’un des protagonistes de l’opération anti-Blocher. Notre dialogue dure moins de trente secondes, il tient en deux répliques. Lui : « Nous n’avons jamais été si près du but ». Moi : « C’est Widmer-Schlumpf ?». Mon interlocuteur s’éclipse sans répondre. A ce moment-là, je tiens le nom de la candidate de combat, dont le nom avait quelquefois été cité : cheffe des Finances dans son canton, la conseillère d’Etat Eveline Widmer Schlumpf avait été qualifiée de candidate « très compétente » par le président de l’UDC en personne Ueli Maurer en 2003 déjà.
Ce nom, seules une dizaine de personnes le connaissent en ces premières minutes du 12 décembre. J’ai encore téléphoné au vice-président du PDC Dominique de Buman à 23 h 15. Il était chez lui, en train d’aller se coucher, dans l’ignorance totale de ce qui allait se passer le lendemain.
Après une courte nuit de moins de trois heures, le « chef com » d’un conseiller fédéral me téléphone. Il doit informer son chef à 7 h et souhaite mon avis. « Widmer-Schlumpf a des chances réelles d’être élue », lui dis-je. J’apprends plus tard que le magistrat en question lui a demandé quel était le fou qui racontait de telles conneries…
A 6 h 55, j’envoie un courriel à la rédaction en chef à Lausanne qui tient en deux phrases : « Prière de préparer d’urgence un portrait d’Elisabeth Widmer-Schlumpf. Elle pourrait gagner le premier tour face à Blocher par 118 voix contre 117 ». Une info qui résonne aussi comme un appel au secours ! J’avoue me sentir un peu dépassé par la sensation qui s’annonce. Or, une fois le résultat de l’élection connu, il s’agit de boucler l’article moins de trois heures plus tard pour que L’Hebdo puisse être dans les kiosques le jeudi déjà. Un exercice journalistique hautement périlleux.
La suite est connue, pas besoin de trop s’y attarder. Eveline Widmer-Schlumpf remporte le premier tour par 115 voix contre 111 pour Christophe Blocher, puis elle est élue au deuxième tour par 125 voix à 115 dans une ambiance électrique de finale de Coupe du monde de football se jouant aux penalties. Le centre-gauche exulte, comme dans un stade justement, tandis que l’UDC crie au complot.
De complot, il n’y en a bien sûr pas eu, comme le prouve le livre d’Andrea Hämmerle, qui confirme presque tout ce qu’a écrit L’Hebdo le 14 décembre 2007, puis le 30 avril 2008. Le « documentaire » de Hansjürg Zumstein, diffusé par la TSR le 4 mai 2008, est un chef-d’œuvre de manipulation des faits, qui conduira à l’expulsion définitive d’Eveline Widmer-Schlumpf des rangs de l’UDC.
Il faut reconnaître une chose : en matière de manipulation, la nouvelle conseillère fédérale en connaît un rayon. A en croire Ueli Maurer, elle aurait promis-juré qu’elle prendrait l’avis du groupe avant d’accepter son élection. Elle n’en a en tout cas rien fait.
Même s’il ne contient aucune révélation fracassante, le livre d’Andrea Hämmerle, qui paraîtra en français à la fin de ce mois aux Editions Rüegger, n’en reste pas moins passionnant à lire. Acteur principal de l’histoire, le socialiste grison n’a en fait eu que deux contacts téléphoniques (le 8 et le 11 décembre) avec Eveline Widmer-Schlumpf, avant de lui envoyer un courriel tard la veille de l’élection. C’est tout. Seule cette discrétion a permis le succès de cette opération, qui a fait tomber le politicien le plus puissant du pays ces vingt dernières années !
Michel Guillaume

Commentaires