Plusieurs fois devant la presse vendredi dernier, Moritz Leuenberger a démenti avoir voulu faire de sa démission un coup politique. Insistance suspecte. En choisissant la mi-juillet plutôt qu’une période de session, en ne se coordonnant pas d’emblée avec un collègue (Couchepin l’an dernier, Merz cette année), le socialiste sort du Conseil fédéral comme il y était entré: par la petite porte des calculs tactiques. En 1995, le Zurichois avait été élu un mois avant les élections fédérales, une manière pour le Parti socialiste de s’offrir une campagne médiatique à bon marché.
Alors que cette législature a déjà encaissé deux retraits de ministres, le doyen du collège fait preuve de légèreté, en réouvrant le champ de batailles politiciennes qu’entraîne toute succession. Pour justifier sa longévité, il avait déclaré naguère vouloir tenir tête à Christoph Blocher. Dans ce rôle crucial de défense des institutions, l’histoire a surtout vu l’engagement flamboyant de Pascal Couchepin. Ce respect intermittent des institutions ne grandit pas le bilan de Leuenberger.
Que retenir de ses quinze années? Vite dit, parce que l’on n’a pas fini d’en mesurer les conséquences négatives, la mort de Swissair, et la dévotion au Gotthard.
Leuenberger avait soulevé l’enthousiasme en Suisse romande, lors de son élection, par son côté urbain. Enfin un conseiller fédéral qui allait réconcilier la Suisse avec sa dimension réelle. Il a profondément déçu de ce côté-ci de la Sarine, n’assurant pas une parité de développement des transports publics dans toutes les régions du pays. Cette distance un rien méprisante envers les Romands et leurs préoccupations était due, disait-on, à une maîtrise du français trop approximative selon ses propres critères de brillant rhétoricien dans sa langue maternelle. Un argument tragi-comique: les Romands préfèrent que l’on s’adresse à eux en massacrant un peu leur idiome plutôt que pas du tout. Dans le registre de l’empathie minimale que chaque communauté est en droit d’attendre de qui prétend gouverner la Suisse, Adolf Ogi reste un maître insurpassé.
Malgré le calendrier choisi, Leuenberger n’a pas donc pas droit à une sortie royale à la Couchepin. Car, si on a distingué parfois son action de chef du département, on n’a guère vu la marque du conseiller fédéral. Sa marge de manoeuvre pour s’affirmer était certes restreinte du fait de sa position de minoritaire. Mais cela n’excuse pas tout. Celui qui représentait il y a quinze ans un facteur de modernité s’est avéré un dandy frustrant plutôt qu’un homme d’Etat.

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