Depuis les années 80, deux petites phrases ont conditionné notre politique étrangère. D’abord l’affirmation par Georges-André Chevallaz, conseiller fédéral et historien, que la Suisse serait à contre-courant de l’Histoire, comme déconnectée des grands mouvements à l’oeuvre sur le reste du Continent. C’était une sorte d’épilogue, de morale de la fable d’un petit pays épargné par les deux guerres mondiales grâce à sa singularité propre et à la Providence. Un point de vue très contestable mais qui s’est imposé en raison de la paresse intellectuelle et l’inculture historique d’une bonne partie de la classe politique.
L’autre déclaration qui a façonné les esprits émane du secrétaire d’Etat Franz Blankart, alors chargé de négocier l’Espace économique européen. Il faut être en position d’adhérer à l’Union européenne, disait-il, pour ne pas avoir à le faire. S’adapter de notre plein gré pour garder les apparats de la souveraineté et de l’indépendance, cette posture a pavé des meilleures intentions et de toutes les vertus la voie bilatérale suivie depuis 1992 par la Suisse.
Allons-nous enfin oser penser autrement notre rapport au monde et à l’Europe? Micheline Calmy-Rey, suivie par une majorité au moins du Conseil fédéral, vient de réussir un exploit. Une année et demie après l’éviction de Christoph Blocher, elle a publié mercredi dernier le Rapport de politique extérieure 2009, qui ose lever le tabou sur l’adhésion à l’Union européenne. Pas de trompettes tonitruantes, mais des analyses précises, techniques, de la situation.
Ce document de 232 pages enterre la conviction stupide, martelée par l’UDC, que la Suisse n’a pas à avoir de politique étrangère, que moins elle se mêle des affaires du monde, mieux elle se porte. Le rapport constate sur un ton un peu scolaire, presque étonné, que le monde a changé – ce n’est même qu’un début, sous-entend- t-il entre les lignes – les crises sont globales, les instances décisionnelles évoluent, la concertation internationale est reine, un Etat tout seul ne peut rien, s’il ne participe pas il subit sans marge de manoeuvre. Presque des banalités, mais une conclusion qui oblige à l’action: soit la Suisse adhère à l’UE, soit elle doit se donner plus de moyens pour développer sa politique étrangère. Dans un cas comme dans l’autre, le repli sur soi est condamné comme un poison mortel.

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