Jean-François Bergier aura été un grand patriote. C’est-à-dire un Suisse qui aime suffisamment son pays pour supporter les remises en question, et qui a confiance dans la capacité de la nation à surmonter les critiques et les crises. Rarement, un historien aura servi autant son pays, au sens noble du terme.
En acceptant de diriger la Commission d’experts indépendants Suisse-Seconde Guerre mondiale (CIE), il a rempli la mission que le Conseil fédéral lui avait confiée, mission qu’il savait risquée, mais que sa loyauté de patriote lui interdisait de refuser. Lui, l’auteur d’une monumentale histoire de Guillaume Tell, n’a jamais craint d’affronter les mythes.
Ce sens du devoir ne fut guère reconnu. Bergier a été attaqué avec une virulence aigre par des cohortes de faux patriotes, par ceux qui momifient le passé plutôt que de l’interroger, par les pleutres confits d’autosatisfaction qui redoutent les vérités dérangeantes, par les sanctificateurs de mythes qui ne distinguent pas les croyances de l’écriture de l’Histoire.
S’il faut regretter une chose, c’est que le monumental travail fourni par la Commission Bergier (25 monographies, et un volume de conclusions) ait reçu le nom de «rapport». Un rapport suppose une synthèse, la prise en compte de tous les éléments et leur mise en contexte. Il passe, comme ceux que livrent la police ou l’armée, pour un procès-verbal irréfutable, ce que, à l’évidence, n’étaient pas les recherches publiées par la CIE. Celles-ci n’ont eu pour but que d’éclairer des réalités trop longtemps occultées, au mieux par absence d’accès aux archives, au pire par dogmatisme idéologique, confort politique ou paresse intellectuelle.
On aurait évité bien des malentendus et des anathèmes si l’on avait utilisé les termes, techniques, d’études ou de monographies. Mais au Rapport Eizenstat (du nom du sous-secrétaire d’Etat au Commerce américain), on trouva alors opportun de répondre par un autre «rapport».
Le courroux des faux patriotes, le cynisme des banques à l’origine de l’affaire des fonds en déshérence, l’absence de courage du Conseil fédéral, l’indifférence gênée de la classe politique ont empêché l’ample débat public qui aurait dû suivre le travail des historiens d’avoir lieu.
Une question demeure: si ce n’est pas la neutralité seule qui nous a sauvés de l’invasion nazie et du désastre de la Seconde Guerre mondiale, alors faut-il la conserver? La Suisse ne pourra plus longtemps encore s’épargner ce débat, même si la neutralité est compatible avec une adhésion à l’Union européenne. La non-belligérance n’est pas une fin en soi, mais un outil de la politique étrangère. La Suisse reconnaissante doit au professeur Bergier d’oser discuter enfin de ce tabou.

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